Schadenfreude

Elle s’était retirée de la foule pour vivre avec ses animaux et quelques rares proches, dont sa soeur Ismène. L’un des seuls comptes Instagram d’Hollywood qu’elle suivait encore était celui d’Amanda Seyfried. Plusieurs dizaines d’animaux se partageaient le jardin : chiens, chats, moutons, chèvres, chevaux, poules… Toutes et tous avaient un nom. Occupée à les nourrir et à ramasser leurs déjections, il lui paraissait que tout ce qu’elle avait fait avant avait été inutile, dérisoire et superficiel. Pour l’opinion publique, elle avait trébuché et ne s’était pas relevée.

La langue française n’aurait pas de terme propre pour désigner le plaisir coupable de se réjouir du malheur d’autrui, et il nous faudrait recourir à l’allemand « Schadenfreude » pour exprimer cette émotion. En anglais, il y a le mot « epicaricacy » qui existe, construit sur le grec « ἐπιχαιρεκακία ». En français, le désir de nuire se traduit par la « malévolance » ou malveillance, mais il n’y a pas de mot pour ce qui est ressenti devant le spectacle de l’assouvissement de son désir malévole ou malveillant.

Un sentiment que les animaux ne partagent pas avec les humains, se disait Antigone en faisant rouler entre ses doigts la peau du cou de ce chat roux. Sauf peut-être toi, continua-t-elle en son for intérieur. Toi, il y a des jours où j’ai l’impression que tu te marres de me voir poursuivie par tous ces gens. Tu me donnes l’impression de ne pas te gêner de me dire que tout est ma faute, et que ma mère elle-même aurait pu m’aimer si je n’avais pas été aussi féroce dès ma naissance.

Pourquoi sommes-nous si nombreux vous les animaux et moi dans cette maison ? Parce que plus vous êtes nombreux, moins je suis théâtrale. Vous ne cherchez pas à être beaux. Vous ne partagez que ce que vous pensez. Et ainsi, c’est moi qui habite chez vous. Ensemble, vous mangez tous bien plus que moi. Je me suis habituée aux odeurs par lesquelles vous marquez le territoire, et vous vous êtes habitués à ma musique.

Même si les gens là-dehors brûlent d’envie de me voir souffrir, je n’aurais pas la prétention de me prétendre une sorcière du vingt-et-unième siècle. Sans être Brigitte Bardot, j’ai senti les regards des êtres se consumer à mon passage. Dans l’esprit des spectateurs, le corps exposé des jeunes femmes fait l’objet de tous les outrages. Lorsque l’une d’elles ose prendre la parole, comme j’ai pu le faire, l’intensité de la rage est directement proportionnel à l’excitation qu’elle a provoquée. Depuis lors : Schadenfreude.

Il y a pour le public la plus grande des jubilations, comparable à celles de tricoteuses jacobines au pied des échafauds, à observer à travers l’oeillet formé par son écran, à la déchéance d’une célébrité. Elle a grossi, elle a maigri, elle a fait de la chirurgie esthétique, elle est malheureuse, elle boit trop, elle ne fait plus attention à elle, elle… n’est pas mieux que moi. Mieux, je ne voudrais pas être à sa place. On y est. Le public considère qu’il a a vaincu, et il peut continuer à aduler une autre star, avec l’espoir secret de sa chute.