Antigone Anthropocène

Le supplice auquel l’Antigone de Sophocle et d’Anouilh avait été condamnée avait toujours profondément angoissé cet hikikomori. Claustrophobe, incapable de supporter plus de quelques minutes dans une cabine d’ascenseur, le trentenaire se réveillait régulièrement d’un cauchemar où il grattait désespérément les parois de son cercueil. Il était à ce point hanté par le sort de la rebelle mythique qu’il en oubliait qu’emmurée vivante, elle avait choisi de précipiter sa fin en se pendant avec sa ceinture.

Pire peut-être encore que l’enfermement physique était celui de l’esprit. Cette sensation de hurler sans écho à l’intérieur même de son crâne. D’inspirer désespérément un air privé d’oxygène. D’écouter les nouvelles s’égrener à la radio, un jour de feux de forêt, de massacres au Moyen-Orient et de mesures protectionnistes. Les migrants se noyaient. La température à l’intérieur des rares logements abordables avait dépassé les quarante degrés. Les aéroports battaient des records de fréquentation.

Ni en ligne, ni nulle part à l’extérieur de sa chambre, personne ne semblait en mesure de remettre en question le règne de l’opinion publique. Le véritable pouvoir n’avait ni visage ni centre. Il se diffusait dans une multitude de voix, chacune persuadée de penser librement, chacune convaincue de son irréductible singularité, alors qu’elle ne faisait que reprendre les mêmes mots, les mêmes indignations, les mêmes prudences. Plus chacun revendiquait son indépendance d’esprit, plus il révélait son appartenance à une même servitude.

*

Notre Antigone fut à l’origine adulée au sein de Thèbes. À son échelle, l’opinion publique l’avait portée aux nues, et la bonne société connaissait par cœur toutes les anecdotes sur son enfance qu’avaient colportées ses parents. Aux dîners, aux barbecues, aux réceptions, aux vernissages ou aux concerts, ils trouvaient toujours une histoire charmante sur Antigone à raconter. Avec sa sœur Ismène, ils les voyaient déjà signer des tribunes, soutenir quelques causes, donner leur nom à des collectes de fonds et, le moment venu, entrer dans la bonne société avec la réputation rassurante de jeunes femmes engagées. Elle prenait toujours le train lorsqu’elle pouvait éviter l’avion et était capable de courir un demi-marathon. « Le sport m’a sauvée », répétait-elle sur les réseaux sociaux.

Étéocle et Polynice, ses frères, avaient entamé de brillantes carrières. Le premier, le plus sportif, était déjà envié pour son flair d’investisseur et craint pour son sang-froid lorsqu’il s’agissait de restructurer une entreprise. Le second avait été élu représentant du peuple, et traduisait en texte de loi les intuitions de ses compagnons de beuverie. Dans les affaires ou dans la politique, il était impossible pour l’opinion de les ignorer. Leurs faits et gestes alternaient dans les médias et dans les conversations.

Cet équilibre s’écroula le jour où Étéocle fut poursuivi pour fraude à la durabilité. Polynice refusa de mettre son influence au service de son frère. Étéocle répliqua en révélant la participation de celui-ci aux mêmes malversations. Quelques mois plus tard, tous deux furent condamnés. Les tribunaux les privèrent de leur liberté ; l’opinion publique acheva de les priver de leur réputation. En quelques jours, ils se détruisirent l’un l’autre avec une efficacité qu’aucun adversaire n’aurait pu égaler.

*

L’opinion publique, cependant, décida sans même se concerter de faire d’Étéocle un martyr de la bien-pensance écologique et un héros du redressement industriel. LinkedIn et des chaînes d’information en continu expliquèrent bientôt que Thèbes aurait eu besoin de davantage d’entrepreneurs comme lui et de moins de politiciens moralisateurs, aussi hypocrites qu’inefficaces, comme Polynice.

C’en fut trop pour Antigone. Elle prit la tête d’un mouvement pour la justice climatique et sociale. Elle rappela les combats politiques de son frère et révéla comment Étéocle avait, des années durant, organisé des malversations en engageant, sans le lui avoir clarifié, la responsabilité de Polynice. À ses yeux, celui-ci était une victime. Comme l’étaient Thèbes, les habitants des bouilloires thermiques, les pompiers épuisés ou les enseignants sacrifiés sur l’autel des économies budgétaires.

Antigone passait remarquablement bien à l’écran. Ismène la filmait, montait les séquences et diffusait des vidéos d’une redoutable efficacité. Elle refusait en revanche catégoriquement d’y apparaitre, même en plan large ou dans un groupe. Pour sa soeur, même si elle ne pouvait décider des événements, elle pouvait décider de ce qui était à diffuser.

C’est avec les séquences hors de son contrôle que la tempête haineuse éclata. Devant d’autres micros que ceux de sa soeur, et surtout sur les plateaux de télévision, Antigone s’emballait. Entourée de personnalités décontractées et bienveillantes, elle s’agaçait en direct de leur détachement pour les causes de la dégradation environnementale irréversible. Quelques dizaines de secondes suffirent. Les mêmes images tournèrent pendant des semaines, jusqu’à devenir plus vraies que tout ce qu’elle avait jamais dit.

*

Lorsqu’il fut révélé comment le journaliste Hémon trouva Antigone et s’en prit à l’équipe de tournage qui l’accompagnait pour empêcher qu’on filme le corps inanimé de la jeune femme, cet hikikomori ne put empêcher quelques larmes de couler le long de son visage. Il essuya machinalement ses joues du revers de la main, avec cette pudeur absurde que l’on conserve parfois jusque dans la solitude.