Où ? Plus loin

Lever les yeux vers le ciel pour contempler les étoiles, c’était aussi y constater la banalité du voyage en avion, se disait-elle en fronçant les yeux. Petits feux blancs et rouges qui bougeaient en ligne droite. À l’intérieur, tous ces écrans qui brillaient. Et si je mourais avant d’avoir vraiment vécu la vie que j’aurais pu vivre ? C’est peut-être par là que je devrais commencer à leur parler d’Arthur Rimbaud, se dit-elle.

Charleville-Mézières était sans doute une destination peu attirante pour cette classe d’adolescents. Et la mission que j’avais acceptée pour faire plaisir à ma petite sœur, la plus compliquée : leur faire saisir ce que la poésie de Rimbaud pouvait encore avoir à voir avec leurs propres vies en Belgique, aujourd’hui, maintenant.

L’enseignement à des adolescents n’avait jamais été mon ambition. J’avais espéré avant tout, avec mon diplôme de master spécialité littérature française, faire carrière dans le monde de l’édition. Tous les groupes d’être humains de moins de vingt ans ne m’évoquaient que les remugles d’une hygiène douteuse, des comportements incontrôlés par l’excès d’hormones et la poésie d’Arthur Rimbaud. Pourquoi avais-je accepté?

D’abord, peut-être, parce que ma petite soeur avait dans les yeux ce détachement plein de charme que je retrouvais dans le tableau qui contient le portrait du poète, brossé par Henri Fantin-Latour en 1872. Il avait dix-sept ans, il était déjà l’amant de Paul Verlaine, et il avait griffé d’un coup de lame la main d’un convive, lors d’un dîner dans un restaurant parisien proche du jardin du Luxembourg et de la place Saint-Sulpice, où se tient chaque année le Marché de la poésie.

Comme n’importe quel adolescent, Arthur était alors insupportable et obsédé par le sexe. Il se sentait irrépressiblement aimanté par ce qui se dégageait de Paul, ses cheveux longs et ses attitudes à la fois polies et cavalières. Mathilde, avec qui Paul, de dix ans son aîné, s’était marié, et qui était enceinte, l’avait pris en grippe. Sous son influence, Verlaine s’était remis à boire. Elle était âgée d’à peine quelques mois de plus que l’intrus qu’elle avait été chercher, en compagnie de sa mère, à la gare.

Sans manières, provocateur et toujours un peu à l’étroit dans ses vêtements, Rimbaud ne faisait pas l’unanimité autour de lui. Il fallait l’avoir lu pour apprécier le personnage, et lui pardonner. Demain, je serais surprise que l’un d’eux l’ait déjà lu. Pourvu qu’ils ne s’arrêteraient pas aux paroles de Clash Royal de Médine. Je préfèrais nettement La concubine de l’hémoglobine d’MC Solaar, mais c’était peut-être parce que j’étais déjà trop vieille. Et en réalité, s’il fallait comparer, c’est que c’étaient Gims et Jul, par exemple, qui étaient sans doute beaucoup plus proches qu’eux de Rimbaud. Éviter de mentionner Orelsan quand on parlait de Rimbaud, c’était devenu un cliché.

J’aurais aimé que mon téléphone sonnât. Entendre sa voix. Je me sentais seule. Coincée dans ces quelques jobs de pigiste qui, au-delà des quelques euros bienvenus qu’ils me procuraient, caressaient aussi parfois mon estime dans le sens du poil. À mon âge, Arthur Rimbaud avait déjà passé l’arme à gauche depuis quelques années. De plus en plus souvent, je ressentais comme une angoisse de mourir avant d’avoir accompli ce qui rendait l’existence nécessaire, ou au moins belle.

Non pas tellement la peur de mourir. Plutôt celle de pouvoir, si j’étais en train de me rendre compte que j’étais en train de mourir, être prise en défaut. Je m’imaginais dans un avion dont le moteur était en feu, ou en face de la mine détachée d’une blouse blanche. Qu’était devenue la gamine qui avait en horreur le « vite fait bien fait » ? Où était l’adolescente qui avait fait le serment du tout ou rien ?

Pour Tolstoï, il aurait fallu qu’il soit devenu l’homme authentiquement bon auquel il aspirait avant de mourir. Pour Cesare Borgia, il aurait fallu qu’il ait obtenu le pouvoir suprême avant de mourir. Pour Arthur Rimbaud, il aurait fallu être allé là-bas avant de mourir. Où ça ? Encore plus loin. Je réalisais que pour lui comme pour moi, il y avait toujours un ailleurs. Une autre langue. Un autre métier. Une autre ville. Un autre continent. Un autre corps ? Mon téléphone ne sonnait toujours pas.

Demain, il y aurait le bus. Bien sûr que j’allais y être, avec mon édition écornée. Il allait falloir leur dire de ne surtout pas essayer de retenir par coeur :

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
— O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Seulement se souvenir que certains des mots avaient été inventés par lui-même. Que le plus beau poème de Rimbaud avait peut-être été écrit par Stéphane Mallarmé : Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. Que le bonheur était de mourir sans s’en rendre compte, mais cela, ils le savaient déjà.