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Le matin du 20 mai 1551, Ojukheon, la maison ancestrale des Yi, était encore en deuil. L’atmosphère était des plus lourde dans cette demeure séculaire. Construite en bois sombre d’ojuk, un bambou noir rare, elle se dressait fièrement au milieu d’un jardin soigné de Gangneung. Les toits en tuiles courbes, patinés par le temps, semblaient ployer sous le poids de la tristesse qui enveloppait chaque recoin. Les serviteurs, vêtus du sobok blanc, se déplaçaient silencieusement, le visage fermé, préparant la maison pour les funérailles imminentes de Shin Saimdang. Les murs, autrefois ornés de peintures délicates réalisées par la défunte, des œuvres imprégnées de l’esprit du néo-confucianisme, semblaient maintenant froids, leur éclat fané par l’ombre de la mort.
Ojukheon, transmis à la famille par les ancêtres de Shin Saimdang, était plus qu’un simple lieu de vie ; c’était un sanctuaire de la pensée néo-confucéenne qui imprégnait la vie de ses habitants. Sous le règne du roi Sejong, le néo-confucianisme s’était imposé comme l’idéologie centrale de la dynastie Joseon, et Ojukheon en portait les marques profondes. Les pièces principales, bordées de bibliothèques remplies des œuvres majeures du confucianisme, étaient les témoins silencieux des discussions savantes qui y avaient lieu. Entre ces murs, des érudits, souvent formés hors de la Corée, débattaient des préceptes de la sagesse confucéenne.
Shin Saimdang elle-même, bien que femme dans une société où les femmes étaient reléguées à un second plan et peu instruites, s’était distinguée par une connaissance exceptionnelle du confucianisme, de l’histoire et de la littérature, au point de surprendre les visiteurs de son père, Shin Myeong-hwa. Ce dernier, pourtant respectueux de la tradition confucéenne, avait brisé pour elle les conventions de l’époque en lui offrant, à elle et à ses sœurs, une éducation habituellement réservée aux garçons. Ainsi, Saimdang avait appris le Classique des mille caractères et le Dongmongseonseup, absorbant des valeurs qui allaient profondément influencer sa manière d’élever ses propres enfants, notamment son fils Yi Yi.
Aujourd’hui, cependant, ces murs imprégnés de tant de savoirs ne résonnaient plus des débats animés sur la vertu et la morale. Ils étaient devenus témoins muets d’un deuil profond, et l’esprit de Saimdang, qui avait si souvent illuminé cette maison, semblait s’être retiré dans les ombres, laissant derrière lui un vide que rien ne pourrait combler.
La maison, symbolisant autrefois la piété filiale et le respect des anciens, des vertus cardinales du Confucianisme, semblait aujourd’hui trahir ses propres fondements. Le désordre émotionnel des habitants, couplé à la trahison du récent veuf, érodait les piliers invisibles sur lesquels reposait la structure morale de ce foyer. Les valeurs morales et spirituelles de sa mère pesaient lourdement sur les épaules de Yi Yi, alors qu’il se tenait immobile dans l’enceinte de cette maison où chaque pierre, chaque poutre, semblait désormais pleurer la tragique disparition.
Agé de seize ans, l’adolescent se tenait immobile près de l’autel familial, observant d’un regard vide les préparatifs qui se déroulaient autour de lui. Sa stature, encore empreinte de la jeunesse, se voûtait légèrement sous le poids du chagrin. Ses yeux, rougis par les larmes de la nuit passée, fixaient les kkokdu, ces figurines funéraires aux couleurs vives, disposées près du cercueil de sa mère. Leurs formes étranges et grotesques semblaient danser dans la lumière vacillante des bougies, comme si elles se moquaient de la douleur des vivants.
Le bruit sec des portes coulissantes rompit le silence de la pièce, annonçant l’entrée de Yi Won-su, son père. Cet homme, jadis renommé pour sa prestance et son port altier, portait aujourd’hui le poids des années et des épreuves sur ses épaules voûtées. Issu d’une lignée autrefois prestigieuse, Yi Won-su avait vu les gloires et les richesses de sa famille s’évanouir comme un rêve dissipé par le matin. Cette décadence, insidieuse et inexorable, l’avait conduit à faire des choix qu’il n’aurait jamais envisagés autrefois.
Aujourd’hui, il vivait sous le toit de la famille de sa défunte épouse, une situation que beaucoup auraient perçue comme déshonorante. Mais pour lui, c’était une nécessité, une adaptation forcée aux circonstances qui l’avaient conduit à cette humilité, loin des fastes d’antan. Ses cheveux, autrefois d’une épaisseur et d’une obscurité qui faisaient sa fierté, étaient maintenant mêlés de mèches grises, des filaments d’argent qui trahissaient les années passées à lutter contre le destin. Les rides profondes qui sillonnaient son visage n’étaient pas seulement le résultat du temps, mais aussi des excès et des sacrifices qu’il avait consentis pour sa famille.
Lorsqu’il s’approcha de l’autel familial, son regard, autrefois perçant et assuré, semblait chercher un refuge dans les ombres de la pièce. Il évitait délibérément de croiser celui de son fils, conscient que le respect qu’il avait inspiré autrefois s’était en partie érodé avec les années. Yi Won-su savait qu’il n’était plus cet homme charismatique et puissant que tout le monde admirait. Il n’était plus que l’ombre d’un commandant, le spectre d’un père qui, malgré sa décadence, continuait à avancer avec une dignité discrète, acceptant les compromis imposés par une vie qui ne lui avait laissé que peu de choix.
Dans le coin de la pièce, presque dissimulée dans l’ombre, se tenait Kwon, la kisaeng, observant la scène avec une expression indéchiffrable. La beauté frappante de cette jeune femme contrastait vivement avec la sobriété austère de l’environnement, ajoutant une touche d’exotisme à l’atmosphère sévère de la maison. Sa robe, bien que légèrement défraîchie, portait les traces des excès de la nuit précédente, un rappel discret mais évident de la vie qu’elle menait en marge de la société.
Au XVIe siècle, en Corée, les kisaeng occupaient une place unique et complexe dans la hiérarchie sociale. Officiellement formées pour divertir et accompagner les hommes de pouvoir, elles excellaient non seulement dans l’art de la danse, de la musique, et du chant, mais aussi dans la conversation, la poésie, et parfois même la diplomatie. Ces femmes, souvent issues de familles modestes ou réduites en esclavage, étaient instruites dans les arts raffinés pour servir l’élite, mais leur statut restait ambigu, oscillant entre le mépris social et la fascination.
Pour Yi Won-su, Kwon représentait bien plus qu’une simple distraction ou une compagne occasionnelle. Elle était devenue, au fil du temps, une figure centrale de sa vie, un pilier discret mais essentiel sur lequel il s’appuyait dans ses moments de solitude et de détresse. Son épouse, l’honorable Saimdang, bien qu’appréciée et respectée, n’avait jamais pu combler le vide profond laissé par la déchéance de sa famille depuis la mort de son père, alors que Kwon, avec sa présence charnelle et sa jeunesse, offrait une forme de réconfort que ni l’honneur ni la tradition ne pouvaient lui apporter.
Lorsque sa femme décéda, la douleur de Yi Won-su fut mêlée à une angoisse plus profonde, celle de perdre l’équilibre fragile qu’il avait réussi à maintenir grâce à Kwon. C’est pourquoi, contre toutes les convenances et en dépit des murmures désapprobateurs de la famille et de la société, il fit venir Kwon dès qu’il put. Ce geste, à la fois audacieux et désespéré, témoignait de la dépendance presque maladive qu’il avait développée envers elle. Dans un monde où l’honneur et la réputation primaient sur tout, Yi Won-su s’était résigné à sacrifier les derniers vestiges de sa dignité pour jouir de cette relation qui, paradoxalement, le maintenait en vie.
Kwon, consciente de son pouvoir, restait néanmoins discrète. Elle se tenait droite dans l’ombre, la tête légèrement inclinée en signe de respect, mais ses lèvres s’étiraient en un sourire à peine perceptible, tandis que ses yeux brillaient d’une lueur de défi. Elle savait que, dans cette maison où les règles strictes de la bienséance dictaient chaque mouvement, sa simple présence constituait un acte de rébellion silencieux, une preuve de l’emprise qu’elle exerçait sur cet homme autrefois puissant. Mais pour Kwon, ce jeu d’apparences et de pouvoir n’était pas seulement une question de survie ; c’était aussi un moyen de se réapproprier une forme de liberté dans un monde qui cherchait constamment à la réduire à un simple objet.
Les serviteurs continuaient à circuler autour d’eux, murmurant des prières pour apaiser l’âme de la défunte, mais l’esprit de Yi Yi était loin de trouver la paix. Il serra les poings avec une telle force que ses ongles s’enfoncèrent profondément dans sa paume. Son cœur, débordant de chagrin pour la perte de sa mère bien-aimée, était également enflammé par une indignation qu’il peinait à contenir.
Il se souvenait, avec une douleur lancinante, des heures qu’il avait passées au sanctuaire où reposait la tablette spirituelle de son grand-père maternel. Chaque jour, pendant une heure entière, il avait prié avec ferveur pour la santé de sa mère bien-aimée, suppliant les ancêtres de lui accorder une guérison. Cette dévotion, cet amour pur et inébranlable pour sa mère, contrastait cruellement avec ce qu’il voyait maintenant.
Le souffle court, il sentit la colère monter en lui, une colère dirigée non seulement contre le destin cruel qui lui avait arraché sa mère, mais aussi contre la présence silencieuse et pourtant insupportable de Kwon, dissimulée dans l’ombre. Pour Yi Yi, l’idée que cette femme, une kisaeng, puisse être là en ce moment de deuil sacré était une profanation. Il n’avait jamais accepté l’influence qu’elle exerçait sur son père, et la voir ici, même discrète, en ce moment de douleur familiale, lui semblait une trahison envers la mémoire de sa mère.
Un souffle court échappa à ses lèvres, alors qu’il luttait pour contenir son ressentiment. Pour Yi Yi, l’intrusion de Kwon dans ce moment intime était une trahison de tout ce pour quoi il avait prié, un affront à la pureté du lien qui l’unissait à sa mère. Sa présence n’était pas seulement une insulte ; c’était un rappel cruel de la faiblesse de son père, un homme autrefois fort et respecté, désormais réduit à dépendre d’une femme qui n’avait pas sa place ici. Et tandis que les serviteurs continuaient à murmurer leurs prières, Yi Yi se jurait de ne jamais oublier cette blessure, de ne jamais pardonner l’intrusion de Kwon dans leur chagrin familial.
Yi Won-su posa une main hésitante sur l’épaule de son fils, mais Yi Yi se dégagea brusquement, son corps entier se raidissant sous le contact. Une tension palpable s’installa dans la pièce, alourdissant encore l’atmosphère déjà pesante. Kwon se redressa légèrement, un éclat de satisfaction dans les yeux, tandis qu’un silence oppressant s’étendait entre les trois figures, si proches et pourtant si éloignées les unes des autres.
Le bruit du vent à l’extérieur se mêla aux chants funéraires qui résonnaient au loin, comme une litanie monotone qui n’apportait ni réconfort ni apaisement. À Ojukheon, les rites funéraires traditionnels étaient scrupuleusement observés. Depuis son décès, le corps de Saimdang reposait dans la demeure conformément à la coutume. Des serviteurs avaient déposé trois bols de riz, de légumes et de soupe, ainsi que trois unités de monnaie et trois paires de chaussures près de l’entrée, offrandes destinées aux messagers du monde des esprits. Le corps, soigneusement lavé dans de l’eau infusée d’encens et vêtu de vêtements funéraires, avait ses oreilles et son nez bouchés de coton, et des pièces avaient été placées sur ses paupières tandis que sa bouche était comblée de trois cuillerées de riz, chacune accompagnée d’un vœu de prospérité pour l’au-delà. Les draps enveloppaient la défunte en sept couches, le tout placé dans un cercueil orné de bandelettes de tissu, prêt à être emmené vers le lieu de sépulture choisi avec l’aide d’un géomancien, selon les principes du pungsu-jiri.
Cependant, pour Yi Yi, cet environnement empreint de rites confucéens, symbolisant la piété filiale et le respect des ancêtres, était troublé par la présence même, bien que discrète, de Kwon, la kisaeng. Yi Yi, qui aimait profondément sa mère et consacrait chaque jour une heure entière au sanctuaire où reposait la tablette spirituelle de son grand-père maternel pour prier sa guérison, ressentait une indignation grandissante face à cette intrusion. Il se rappelait avec émotion les moments sacrés de dévotion, contrastant cruellement avec l’irrespect que représentait Kwon en ce moment solennel.
La journée ne faisait que commencer, mais déjà, les premières ombres de la nuit semblaient s’étendre sur la maison des Yi, annonçant les tempêtes à venir. Les serviteurs continuaient à circuler, murmurant des prières pour apaiser l’âme de la défunte, tandis que Yi Yi, serrant les poings jusqu’à en perler le sang, luttait contre sa colère face à l’irrespect de Kwon. Un souffle court échappa à ses lèvres, tandis qu’il détournait enfin le regard de l’autel, incapable de soutenir plus longtemps la vue du cercueil et de cette violation de ses traditions sacrées. Pour Yi Yi, la présence de Kwon en ce lieu de deuil était une offense profonde, une intrusion qui sapait le sanctuaire intime qu’il avait autrefois réservé à ses prières dévouées pour sa mère. Ce mélange d’indignation et de tristesse renforçait le poids des rituels, transformant chaque geste en un rappel douloureux de la fragilité des liens familiaux et des conventions sociales.
*
DEUX
L’après-midi s’étirait lentement, le soleil tamisé par des nuages lourds qui semblaient refuser de quitter le ciel. La maison, devenue un sanctuaire de chagrin, résonnait faiblement des bruits des préparatifs, mais le cœur de l’activité se trouvait désormais dans la grande salle où Yi Yi et son père se faisaient face.
Yi Won-su se tenait près de la fenêtre, ses mains croisées derrière son dos, observant distraitement l’extérieur sans vraiment le voir. Ses épaules affaissées et son visage fermé témoignaient d’une fatigue qui dépassait celle du deuil récent. Yi Yi, debout au centre de la pièce, le fixait avec une intensité qui contrastait avec l’attitude détachée de son père.
Les mots jaillirent enfin, brisant le silence pesant. La voix de Yi Yi, rauque et tendue, accusa son père de déshonorer la mémoire de sa mère. Chaque mot frappait comme un coup de poing, chargé d’une colère longtemps refoulée. Yi Won-su tourna lentement la tête vers son fils, les rides sur son front se creusant davantage. Il écouta les accusations sans réagir immédiatement, laissant les mots glisser sur lui comme l’eau sur une pierre.
« Du respect pour ta mère ? » finit-il par répliquer, d’une voix basse mais tranchante. Il fit quelques pas vers Yi Yi, son regard se durcissant. « Elle est morte, Yi Yi. Et nous sommes encore ici, vivants. La vie continue, que cela te plaise ou non.«
Yi Yi ne fléchit pas sous le regard de son père. « Vivre comme toi ? En traînant cette maison dans la boue avec cette… cette… fille ? »
Le ton monta, la voix de Yi Yi tremblant de rage et de dégoût. Yi Won-su le fixa avec une froideur nouvelle, ses traits se fermant encore davantage. « Kwon n’est pas responsable de ce qui est arrivé à ta mère. Tu ne la remplaceras pas, personne ne le peut, mais je ne la laisserai pas non plus devenir un fantôme qui nous hante.«
À peine ces mots prononcés, la porte coulissante s’ouvrit brusquement, et Kwon fit irruption dans la pièce, attirant immédiatement tous les regards. Elle avait exactement le même âge que le grand frère de Yi Yi, ce qui accentuait encore plus la discordance de sa présence en ce lieu de deuil. Malgré ses efforts, il était évident que la solennité de l’événement lui échappait.
La tension monta d’un cran alors qu’elle s’approcha, chacun de ses pas lents résonnant sur le sol en bois, comme une provocation involontaire. Kwon, avec son corps souple et sa beauté magnétique, capturait l’attention sans même le vouloir. Ses yeux éclatants, pleins de vie, semblaient presque incongrus dans cette pièce imprégnée de chagrin, et sa bouche, formée pour le rire, affichait maintenant un sourire ironique qui ajoutait à la dissonance de sa présence.
Elle n’était qu’une jeune femme, à peine sortie de l’adolescence, mais son allure avait déjà une maturité troublante. Pourtant, c’était cette jeunesse même qui rendait sa présence encore plus dérangeante pour Yi Yi et sa famille. Kwon n’avait pas la gravité nécessaire pour comprendre la profondeur de leur douleur, et son apparence, malgré ses tentatives maladroites de montrer du respect, semblait presque se jouer des conventions, ajoutant une couche de malaise à une situation déjà tendue.
Alors qu’elle avançait, son sourire ironique sur les lèvres, elle paraissait ignorer l’effet qu’elle produisait. Pour Yi Yi, ce contraste entre sa jeunesse, son allure insouciante, et la gravité de l’instant, était une offense supplémentaire, un rappel cruel de l’intrusion d’une étrangère dans un moment qui aurait dû être exclusivement familial et solennel.
« J’entends qu’on parle de moi » , lança-t-elle, sa voix sucrée, presque moqueuse. Elle se plaça aux côtés de Yi Won-su, posant une main légère sur son bras. Le geste, bien que simple, semblait presque un défi lancé à Yi Yi.
Ce dernier la regarda avec une haine à peine dissimulée, mais, malgré lui, il ne pouvait s’empêcher de se sentir captivé par la beauté hypnotique de Kwon. Chaque geste, chaque posture de la jeune femme était imprégné d’une sensualité subtile, mais irrésistible. Ses mouvements fluides, presque dansants, faisaient naître en lui une fascination qu’il ne parvenait pas à comprendre, une attirance qui se mêlait à son ressentiment.
Kwon, consciente de l’effet qu’elle produisait, jouait de sa présence comme d’un instrument de provocation. Lorsqu’elle passait près de lui, son parfum enivrant flottait dans l’air, envahissant l’espace entre eux et brouillant davantage les pensées de Yi Yi. Ce parfum, doux et entêtant, éveillait en lui des sensations qu’il n’avait jamais explorées, des émotions confuses qu’il ne savait comment gérer.
Il sentit une chaleur monter en lui, une confusion intérieure qu’il s’efforça de réprimer. Yi Yi, qui n’avait jamais été initié aux plaisirs charnels, se trouvait désemparé face à cette présence qui le troublait autant qu’elle l’agaçait. Le corps souple de Kwon, ses gestes empreints d’une féminité qu’il ne pouvait que deviner, tout cela lui semblait à la fois séduisant et profondément déplacé dans ce moment de deuil.
Yi Yi détourna finalement le regard, serrant les dents pour ne pas trahir le trouble qui l’envahissait. Il haïssait cette femme pour ce qu’elle représentait, pour l’érotisme latent de ses gestes qu’il percevait comme une provocation incessante. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher de la regarder à la dérobée, captif de ce désir naissant qu’il ne savait ni nommer, ni comprendre. La présence de Kwon, si troublante et insaisissable, brouillait ses sentiments, le laissant perdu entre la haine et l’attirance, entre la réprobation et une curiosité interdite.
Elle esquissa un sourire en coin, semblant prendre un plaisir malin à voir Yi Yi lutter avec lui-même. « Tu devrais apprendre à te détendre, Yi Yi. La vie est courte, tu sais. Trop courte pour se noyer dans le passé.«
Yi Won-su observa l’adolescent, puis Kwon, avant de reprendre la parole. « Tu es un gamin, Yi Yi. Tu ne comprends pas encore tout. Mais tu devras apprendre à vivre avec ce qui est, pas ce qui aurait pu être. «
Yi Yi releva brusquement la tête, son visage blême, ses yeux étincelant d’une détermination nouvelle. « Je ne resterai pas ici pour voir cela. Dès que les funérailles seront achevées, je partirai. Je vivrai là où je ne verrai ni vous, ni cette maison. Je vivrai dans les monts Kumgang, là où les souvenirs de ma mère ne seront pas souillés par ta trahison.«
La déclaration de Yi Yi résonna dans la pièce comme un coup de tonnerre, ébranlant l’atmosphère déjà tendue. Yi Won-su resta silencieux, une ombre passant sur son visage, trahissant sa profonde déstabilisation. Pour cet homme, maintenir l’apparence d’une famille unie autour de lui aurait été préférable, tant pour sa réputation que pour sa propre paix intérieure. L’annonce de Yi Yi menaçait de briser cette façade, exposant les fissures que Yi Won-su avait tant essayé de dissimuler aux yeux du monde.
Quant à Kwon, la réaction de Yi Yi la prit également au dépourvu. Pour la première fois, son sourire s’effaça, remplacé par une expression de déception. Ses yeux, habituellement pétillants de malice, cherchèrent ceux de Yi Won-su, comme pour comprendre si cette menace était réelle. Elle avait inconsciemment nourri l’espoir de séduire le jeune garçon de seize ans, de l’initier aux plaisirs qu’il ne connaissait pas encore, pensant pouvoir ainsi consolider sa position. Mais les paroles de Yi Yi venaient de faire voler en éclats ce fantasme, lui laissant un arrière goût d’inachevé.
Un silence lourd s’abattit sur la pièce, chacun absorbé par le poids des mots qui venaient d’être prononcés. Yi Yi, sans attendre une réponse, tourna les talons et quitta la salle, sa décision inébranlable. Il laissa derrière lui son père et Kwon, seuls face à une réalité qu’ils ne pouvaient plus nier. Le crépuscule approchait, et avec lui, l’ombre menaçante d’une séparation irrévocable, qui planait désormais sur eux tous.
Dans le silence oppressant qui suivit le départ de Yi Yi, les deux amants restèrent immobiles, comme figés par les paroles du jeune homme. Puis, lentement, presque timidement, Kwon s’avança vers Yi Won-su. Son visage reprit une expression de douceur. Elle posa une main tremblante sur le bras de Yi Won-su, cherchant un réconfort mutuel dans cette étreinte silencieuse.
Yi Won-su, encore sous le choc, ne put résister à l’appel de cette proximité. Il ouvrit les bras et l’enlaça fermement, trouvant dans la chaleur de son corps une échappatoire temporaire aux tourments qui l’assaillaient. Leurs respirations se mêlèrent, et pendant un instant, tout ce qui les entourait sembla disparaître, laissant place à une bulle intime où seuls leurs cœurs battaient à l’unisson.
« Nous ne laisserons rien ni personne nous séparer, » murmura Kwon, ses lèvres près de l’oreille de Yi Won-su. « Je t’aime, et je te promets que je serai toujours à tes côtés.«
Yi Won-su, les yeux clos, serra Kwon encore plus fort contre lui. « Je t’aime aussi, » répondit-il, la voix empreinte d’une émotion qu’il ne pouvait plus contenir. « Quoi qu’il arrive, tu resteras dans mon cœur pour l’éternité.«
Kwon, encouragée par ces paroles, leva les yeux vers lui, cherchant une promesse encore plus grande. « Alors, marie-moi, » demanda-t-elle doucement, mais avec une lueur d’espoir dans le regard. « Fais de moi ta femme, pour que notre amour soit reconnu par tous.«
Yi Won-su resta silencieux un instant, son cœur se serrant à cette demande. Il baissa les yeux, incapable de soutenir le regard brillant de Kwon. « Je… je ne peux pas, » murmura-t-il finalement, la voix brisée. « J’ai juré à Saimdang… je lui ai promis que je ne me remarierai jamais. C’était son dernier souhait, et je ne peux pas trahir sa mémoire.«
Les mots tombèrent comme un couperet, et Kwon sentit son cœur se briser. La fureur monta en elle, une rage sourde qu’elle peinait à contenir. Elle aurait voulu crier, protester, exiger plus de lui. Mais au lieu de cela, elle serra les dents, refoulant sa colère dans un silence glacial.
Ses bras se raidirent autour de lui, et bien qu’elle ne dise rien, Yi Won-su sentit le changement dans son étreinte. L’amour et la tendresse qui les avaient enveloppés quelques instants plus tôt semblaient s’évanouir, remplacés par un mur invisible qu’il ne savait comment abattre.
Kwon resta ainsi, silencieuse, la rage et la déception bouillonnant en elle, mais elle ne dit rien. Elle se contenta de se blottir contre lui, son visage caché dans son épaule, ses pensées déjà loin de cet instant volé. Yi Won-su, quant à lui, se sentit plus seul que jamais, partagé entre le devoir et le désir, conscient que cette promesse faite à la défunte scellait un destin qu’il ne pouvait plus changer.
*
TROIS
La nuit était tombée sur Ojukheon, enveloppant la demeure d’une obscurité oppressante. Cette bâtisse traditionnelle, avec son toit en tuiles courbé et ses larges avant-toits, semblait se fondre dans les ténèbres, ne laissant que les silhouettes vaguement discernables de ses pavillons en bois. Les murs en papier huilé laissaient passer une lumière vacillante émanant des lampes à huile, créant des jeux d’ombres dans les pièces aux cloisons mobiles qui se refermaient silencieusement.
L’intérieur d’Ojukheon, avec ses sols en bois poli et ses piliers de bois sombre, prenait un aspect presque spectral sous cette lumière tamisée. Le plancher sous les pieds de Yi Yi, tellement réconfortant en hiver, aurait dû être réchauffé ce soir pour apaiser la froideur qu’il ressentait en lui. Les tapis usés qui couvraient certains couloirs étouffaient le bruit de ses pas, mais ne pouvaient absorber le poids de ses pensées. Le cœur lourd de colère et de confusion, Yi Yi errait dans ces couloirs familiers, ces mêmes corridors qui avaient autrefois été des lieux de jeux et de rires, maintenant transformés en un labyrinthe de souvenirs douloureux. Les parois ornées de peintures délicates, représentant des paysages sereins et des motifs floraux, semblaient ne plus pouvoir offrir la paix intérieure qu’il cherchait désespérément en cette nuit trouble.
Il s’arrêta devant la pièce où Kwon s’était retirée après leur confrontation de l’après-midi. La porte était légèrement entrebâillée, laissant échapper un filet de lumière tamisée. Yi Yi hésita, sa main tremblante, flottant devant le panneau de bois, comme s’il redoutait de franchir cette dernière barrière. Finalement, il poussa doucement la porte et entra.
Kwon était assise sur un coussin bas, un gobelet de soju à la main, son regard perdu dans le vide. La lumière dansait sur son visage, accentuant ses traits délicats, tandis qu’une mèche de cheveux rebelle tombait sur son front. Elle ne leva pas les yeux immédiatement, absorbée par une pensée lointaine, un sourire vague flottant sur ses lèvres rougies.
Quand elle finit par remarquer Yi Yi, un éclat amusé traversa ses yeux. « Tu es revenu, » dit-elle d’une voix douce, presque caressante. Elle l’invita d’un geste nonchalant à s’asseoir en face d’elle, un geste qui déstabilisa encore davantage Yi Yi.
Il s’assit, mal à l’aise, sentant son cœur battre plus fort dans sa poitrine. Kwon le fixait, son regard perçant dévorant chaque détail de son visage. Elle porta le gobelet à ses lèvres, buvant lentement, savourant chaque goutte avec une nonchalance calculée.
« Pourquoi es-tu ici, Yi Yi ? » lança soudain Kwon, changée, sa voix tremblant de colère contenue. Ses yeux, d’habitude si pétillants, se plissèrent légèrement. « Tu veux encore m’accuser de tous les maux de cette maison ? Est-ce vraiment tout ce que tu vois en moi ? Une kisaeng, une femme que tu considères indigne, une source de honte et de scandale ?«
Elle fit un pas en avant, la poitrine se soulevant sous l’émotion qui l’étreignait. « Tu me juges, me condamnes, sans même chercher à comprendre qui je suis réellement. Tu ne me vois que comme une kisaeng, une femme née pour servir et divertir, jamais pour être aimée ou respectée. Mais moi aussi, je suis un être humain, Yi Yi. J’ai des rêves, des peurs, des sentiments. Pourquoi est-ce que tu es aussi aveugle ? »
La voix de Kwon monta en intensité, chaque mot chargé de la révolte qui grondait en elle. « Ta mère, cette femme que tu vénères, ta mère ne serait pas fière de toi, Yi Yi. Elle ne serait pas fière de voir son fils se montrer aussi aveugle, aussi cruel envers une autre femme. Elle, qui a lutté pour sa liberté, pour son droit à être plus que ce que l’on attendait d’elle, te renierait pour l’injustice que tu me fais subir. Ne vois-tu pas que je suis plus que ce que tu crois, que je mérite mieux que ton mépris ?«
Kwon s’arrêta, sa respiration rapide trahissant l’ampleur de l’émotion qui l’habitait.
Yi Yi ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n’en sortit. Il était troublé par sa proximité, par le parfum envoûtant qui l’entourait, par cette beauté qui le captivait malgré lui. Il se détestait pour ce désir insidieux qui montait en lui, ce besoin de la toucher, de la sentir plus proche encore, malgré la honte qui l’accompagnait.
Kwon, lisant son hésitation, sourit de manière plus marquée, un sourire qui dénudait à la fois ses dents blanches et une pointe de cruauté. « Tu te crois si pur, si noble, n’est-ce pas ? Mais tu n’es qu’un garçon, après tout. » Sa voix devint un murmure moqueur, teinté d’une sensualité troublante.
Elle se pencha vers lui, réduisant la distance entre eux, ses lèvres presque à portée de main. « Dis-moi, » murmura-t-elle, « as-tu peur de ce que tu ressens ? As-tu peur de me vouloir, même maintenant, alors que ta mère vient à peine de quitter ce monde ?«
Yi Yi recula instinctivement, mais il ne put empêcher le rouge de monter à ses joues, trahissant son trouble. La chaleur de son corps contrastait avec la froideur de la pièce, créant un mélange de sensations qui le paralysait. Il luttait pour reprendre le contrôle de lui-même, mais chaque mot de Kwon le rapprochait du bord, le poussant vers un abîme où le désir se mêlait à la culpabilité.
« Tu ne sais rien de moi, » finit-il par articuler, sa voix brisée. « Tu ne sais rien de ce que je ressens. » Ses paroles étaient un mélange de défi et de défense, mais elles sonnèrent creuses même à ses propres oreilles.
Kwon éclata d’un rire cristallin, un son qui résonna dans la pièce comme une gifle. « Oh, je sais bien plus que tu ne crois, Yi Yi. Je te connais mieux que tu ne te connais toi-même. Je vois comment tu me regardes, comment tu luttais pour retenir ce désir. Mais tu es faible, et cela te consume.«
Elle se leva alors, vacillant légèrement sous l’effet de l’alcool, et s’approcha de Yi Yi. Elle tendit la main, effleurant son visage du bout des doigts. Le contact était léger, presque délicat, mais il brûla la peau de Yi Yi comme une flamme vive. Il ferma les yeux un instant, s’imprégnant de cette sensation qu’il savait être une trahison envers sa mère, mais dont il ne pouvait se détourner.
« Tu n’es qu’un bébé, » murmura Kwon, son souffle chaud caressant son oreille. « Un bébé qui se prend pour un homme. »
Yi Yi se redressa brusquement, repoussant sa main avec une force qu’il ne pensait pas avoir. « Je ne suis pas un bébé, » dit-il d’une voix basse, mais ferme. « Je suis le fils de Shin Saimdang, et je ne laisserai pas ta présence souiller davantage sa mémoire.«
Il se leva, le regard sombre, la colère dominant maintenant toute autre émotion. « Après les funérailles, je partirai d’ici. Je ne resterai pas dans cette maison où tu te pavanes sans honte. Je vivrai là où rien de toi ne pourra me suivre.«
Kwon resta immobile, surprise par la violence de sa réaction. Pour la première fois, un doute sembla passer dans ses yeux. Mais elle ne recula pas, son sourire faiblissant à peine. « Fais comme tu veux, Yi Yi. Fuis, si cela te plaît. Mais souviens-toi, tu ne fuis pas de moi, tu fuis de toi-même. »
Yi Yi ne répondit pas. Il se détourna, quittant la pièce sans un regard en arrière, son cœur battant à tout rompre, décidé à ne plus jamais se laisser envoûter par cette femme qui avait détruit tout ce qu’il aimait. Dehors, la nuit était profonde, et dans le ciel sombre, les étoiles luisaient faiblement, comme un lointain écho des montagnes où il se réfugierait bientôt.
*
QUATRE
Le jour des funérailles arriva, et avec lui, la fin d’un cycle de vie à Ojukheon. Le ciel était couvert, les nuages lourds et menaçants, comme si la nature elle-même portait le deuil de Shin Saimdang. Une foule vêtue de soboks blancs se rassembla autour du cercueil, disposé dans la cour, les visages fermés par la tristesse et le respect.
Les chants funéraires s’élevaient dans l’air, lents et plaintifs, accompagnés par le son sourd du tambour qui rythmait la cérémonie. Les kkokdu, figurines aux couleurs vives, avaient été disposées autour du cercueil, leurs formes étranges et colorées contrastant avec l’austérité des vêtements de deuil. Ces figures, censées accompagner l’âme de Saimdang vers l’au-delà, semblaient presque vivantes sous les voiles de brouillard qui s’étiraient sur la cour.
Yi Yi, se tenant à l’écart, observait la scène avec un visage impassible, ses émotions enfouies sous une façade de détermination. Il était enveloppé dans son sobok, son jeune visage marqué par la fatigue et la résolution. Chaque mouvement, chaque geste des officiants semblait lui rappeler l’inéluctabilité de son départ. Il se sentait étranger à tout ce qui l’entourait, comme si son esprit avait déjà quitté cette maison maudite, se réfugiant dans les montagnes lointaines qu’il contemplait en rêve.
Yi Won-su, le visage grave, se tenait près du cercueil, son regard perdu dans le vide. Son visage, habituellement marqué par une expression de lassitude ou de désillusion, était maintenant figé dans une froideur austère. Il ne regardait ni Kwon, qui se tenait à une distance respectable, ni son fils, comme si le poids du rituel absorbait toute son attention.
Kwon, bien que présente, semblait davantage spectatrice que participante. Vêtue d’un hanbok sobre, loin des tenues provocantes qu’elle portait habituellement, elle observait les rites avec un visage impénétrable, ses yeux noirs suivant chaque geste, chaque parole prononcée. Pour une fois, elle ne souriait pas, comme si elle comprenait enfin la solennité du moment.
Lorsque le cercueil fut enfin prêt à être transporté au lieu de sépulture choisi par les géomanciens, un silence pesant s’installa. Les serviteurs se préparèrent à porter le cercueil, et Yi Yi s’avança lentement, sentant les regards se poser sur lui. C’était son dernier adieu, le moment où il devait laisser partir définitivement sa mère. Ses mains tremblaient légèrement lorsqu’il toucha le bois froid du cercueil, sa gorge se serrant tandis qu’il murmurait une prière inaudible.
Alors que le cortège funèbre se mettait en marche, Yi Yi s’écarta de la foule, s’éloignant des pleurs et des lamentations qui s’élevaient derrière lui. Il se dirigea vers le petit portail de la maison, celui par lequel il passait souvent enfant, accompagné de sa mère. Les souvenirs de ces moments, si éloignés maintenant, flottaient autour de lui comme des fantômes bienveillants, mais incapables d’apaiser la douleur de la perte.
Il s’arrêta devant le portail, regardant une dernière fois la maison où il avait grandi. Les murs, les toits, tout lui semblait étranger, comme appartenant à une autre vie, une autre personne. Yi Won-su apparut soudainement derrière lui, le regard grave. Il posa une main hésitante sur l’épaule de son fils.
« Yi Yi, » dit-il d’une voix rauque, pleine d’une émotion qu’il tentait de contenir, « es-tu vraiment décidé à partir ? «
Yi Yi ne répondit pas immédiatement, fixant l’horizon où les montagnes invisibles l’appelaient déjà. Il hocha lentement la tête, se détournant de son père. « Oui, » répondit-il enfin, sa voix ferme mais empreinte d’une tristesse résignée. « Il n’y a plus rien pour moi ici. Maman est partie, et je dois la suivre d’une certaine manière. Les montagnes de diamant m’attendent. »
Yi Won-su soupira, sa main retombant le long de son corps. « Je comprends, » murmura-t-il, mais il savait qu’aucun mot ne pourrait empêcher le départ de son fils. « Prends soin de toi là-bas, alors. Que les esprits des montagnes veillent sur toi.«
Yi Yi acquiesça, puis franchit le portail sans un regard en arrière. Le vent se leva doucement, soulevant les feuilles mortes qui tourbillonnaient autour de lui, comme pour accompagner ses premiers pas vers l’inconnu. Kwon, restée à distance, le regarda partir, une ombre de regret dans les yeux, mais elle ne fit aucun geste pour le retenir. Elle savait que ce départ marquait la fin de quelque chose, peut-être de tout.
Yi Yi marcha longtemps, suivant le chemin qui menait vers les montagnes, vers ces sommets où il espérait trouver la paix, loin de la maison de ses souvenirs et de ses douleurs. Le paysage autour de lui changeait peu à peu, se faisant plus sauvage, plus solitaire. Le chant des oiseaux remplaça bientôt les murmures des prières funéraires, et le vent des montagnes caressa son visage avec une douceur que la maison des Yi n’avait plus.
Il s’arrêta un moment pour regarder en arrière, mais les toits de la maison étaient déjà hors de vue, disparus derrière les collines. Le monde qu’il avait connu était maintenant derrière lui, un monde qu’il laissait volontairement se dissoudre dans le passé.
Yi Yi avançait d’un pas décidé, son esprit tourné vers une destination précise : les monts Kumgang. En chemin, les mots de sa mère, qu’elle lui avait un jour murmurés, résonnaient en lui, comme un écho lointain venu apaiser ses pensées tourmentées.
« Au lever du soleil au printemps, » lui avait-elle dit, « les sommets des monts Kumgang scintillent dans la rosée du matin, étincelants comme des diamants sous les premiers rayons de lumière. C’est alors qu’on les appelle Kumgangsan, les montagnes de diamant. » Yi Yi se rappelait de l’éclat dans les yeux de sa mère alors qu’elle décrivait cette beauté éphémère, une image de pureté et de renouveau qui lui semblait aujourd’hui presque inaccessible.
« En été, » avait-elle poursuivi, « quand les forêts se parent de leur éclatante verdure, ces montagnes deviennent Bongnaesan, la montagne verdoyante, un lieu de vie et de vitalité où la nature montre toute sa splendeur. » Yi Yi pouvait presque sentir la chaleur du soleil d’été et entendre le bruissement des feuilles sous la brise, une mélodie que sa mère évoquait avec tant de tendresse.
« Puis vient l’automne, » avait-elle encore dit, « quand les feuilles se teintent de pourpre et d’or, et que les montagnes prennent le nom de Pungaksan, la montagne aux feuilles d’automne. C’est une saison où la beauté s’embrase, mais aussi où elle commence à décliner, offrant un spectacle éphémère de splendeur avant le long sommeil de l’hiver. » Cette image mélancolique d’un éclat finissant semblait désormais faire écho aux sentiments qui habitaient Yi Yi, une réflexion sur la fragilité de toute chose belle.
« Enfin, en hiver, » avait conclu sa mère, « quand la neige recouvre tout et que les pierres nues émergent sous le givre, les monts Kumgang deviennent Gaegolsan, la montagne nue, ou Seolbongsan, la montagne enneigée. C’est alors un lieu de silence et de contemplation, où seules subsistent la pierre et la glace, la vie suspendue dans une immobilité parfaite. » Yi Yi se souvenait du ton apaisant avec lequel elle lui avait décrit cet état de dépouillement total, une métaphore de la pureté et de la sérénité qu’il cherchait à retrouver.
C’est vers ces montagnes changeantes, à la fois éternelles et toujours différentes, que Yi Yi se dirigeait maintenant, porteur du souvenir de ces paroles qui lui avaient autrefois montré la beauté du monde à travers les yeux de sa mère. Il y demeurerait pour une période de trois ans, respectant ainsi la tradition confucéenne qui exigeait un deuil de trois années pour honorer la mémoire de ses parents. Durant ce temps, il se consacrerait entièrement à la piété filiale, accomplissant les rites de Jesa pour sa mère, ces cérémonies commémoratives où l’on offrait des prières et des offrandes aux esprits des ancêtres. Ces trois années, passées dans la solitude des montagnes, seraient pour lui un moyen de se purifier, de réfléchir et de se reconnecter aux valeurs qu’elle lui avait transmises. Chaque lever de soleil, chaque changement de saison au sein de ces paysages sacrés, lui rappellerait le lien indéfectible qui l’unissait à sa mère et l’engagement qu’il avait pris de respecter son héritage, dans la douleur comme dans la sérénité.