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  • Des chaussures de montagne

    Dès lors que sa famille eut décidé de passer le mois de juillet dans les Alpes, François n’eut de cesse qu’il n’eût trouvé la paire de chaussures qui lui garantirait confort et sécurité sur des chemins qu’il imaginait escarpés, caillouteux et, par endroits, glissants. Pour lui qui adorait depuis sa jeunesse compulser des catalogues, l’occasion était trop belle; et sans trop savoir où commencer, il commença par chercher sur son ordinateur portable des photos de Sylvain Tesson avec un moteur de recherche.

    Déception. La plupart des images donnaient à voir, même s’il était en action, des portraits qui faisaient la part belle au haut de son corps et non à ses jambes. Son visage sous tous les angles, et ses mains. Un grande diversité de vestes, de chemises et de foulards; et même de gilets sans manches, mais presque pas de chaussures visibles. Il y avait bien cette couverture un peu posée, légèrement kitsch de Sur les chemins noirs chez Latour, où l’écrivain était allongé, lisant à côté de son parapluie fiché dans la terre de la montagne, mais les chaussures y étaient à moitié masquées par les herbes mi-hautes et jaunies.

    Sauf peut-être sur un portrait du photographe Vincent Munier montrant du doigt une piste à ses pieds, pas grand chose à apprendre ce côté-là. Bien sûr, cette recherche avait confirmé au cinquantenaire que les écrivains conservateurs à la montagne devaient certainement préférer les matières nobles dans des couleurs naturelles plutôt que les mélanges synthétiques dans des couleurs criardes, mais son intuition le lui avait déjà fait pressentir.

    Le problème restait entier. Il lui fallait trouver une paire authentiquement rassurante dans une situation qu’il imaginait d’un risque presque mortel, mais aussi adaptée à la saison estivale et potentiellement réutilisable à Bruxelles sans donner l’impression de revenir de l’aéroport.

    *

    François fit plusieurs fois ce rêve où, à flanc de montagne, le sol se dérobait sous ses chaussures, qui glissaient en entraînant avec elles des cailloux dévalant dans le précipice, tandis que ses mains, en sang, s’agrippaient désespérément à quelques aspérités avant qu’il ne sombre lui-même dans le vide et ne se réveille en panique.

    Pour son épouse et sa fille, la vie paraissait simple. L’une possédait déjà l’équipement sportif adéquat, peut-être même en double ou en triple exemplaire, tandis que l’adolescente était fermement déterminée à ne rien porter d’autre, même à deux mille mètres d’altitude, que ses sempiternelles chaussures de sport blanches et noires, qui faisaient partie de l’uniforme de son âge. Un short en jean large, un t-shirt blanc, de longs cheveux lissés. Sans oublier le téléphone portable.

    Il alterna la lecture de forums de montagnards, où il s’efforçait d’éviter les agaçants chapelets de prouesses sportives pour dénicher quelques témoignages véritablement utiles sur des chaussures fiables, avec celle des sites de bottiers anglais fabriquant des brodequins à haute tige, en cuir grainé et aux patines scintillantes. Si ces dernières n’avaient pas été présentées dans des paysages hivernaux, baignés de l’humidité âpre des monts écossais, et si leur prix n’avait pas représenté un budget à peu près équivalent à plusieurs journées de vacances, il est probable qu’il se fût laissé tenter.

    En réalité, avec la même gêne mêlée d’excitation que s’il se fût agi d’une boutique d’accessoires sexuels, il s’en alla, à plusieurs reprises, lécher les vitrines des succursales que ces marchands de rêve possédaient dans le haut de la ville. Il alla même jusqu’à y entrer pour examiner les modèles de près, sans toutefois succomber à la tentation de demander à les essayer.

    Cela devait cesser. Il se rabattit sur les sites de vente en ligne, où il s’attardait en jouant avec les critères et les catégories : grosses semelles, ultra-respirantes, imperméables, printemps/été, livraison gratuite. Peu habitué au commerce en ligne, il redoutait autant l’erreur que l’arnaque et préféra demeurer, une fois encore, velléitaire et angoissé.

    *

    Il pensa qu’il ferait mieux de rester à l’hôtel, mais il songea que s’il voulait écrire, il lui faudrait un porte-plume.