En écoutant le violon les yeux fermés, l’enfant ne ressent plus le temps de la même manière. Elle n’est plus ni petite ni grande, ou il n’a plus peur de tomber de sa chaise. Le souffle d’une caresse passe entre ses oreilles et les battements de son coeur soudain lui rappellent l’existence de son corps.
L’enfant ouvre alors les yeux et la magie est rompue, jusqu’au prochain mouvement qui l’emporte. Une angoisse l’étreint, qui le dispute à l’impatience de retrouver la liberté de courir sur ses jambes. C’est celle de sentir le tempo s’emballer, les programmes se poser et les applaudissements s’approcher. Après eux, ce sera le retour en silence en voiture.
Le son feutré de l’habitacle porté par la suspension pneumatique et l’odeur caractéristique du cuir froid effacent l’émotion que la musique avait provoquée. Il ne reste que la tension palpable entre les adultes, et la culpabilité de ne pas être un enfant prodige, comme la virtuose que l’on vient de quitter. Un goût métallique et le désir de dormir.
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Mourir n’est rien si l’on a ne serait-ce que composé un seul concerto qui passe à la postérité. Trois mouvements qui procurent l’éternité ? Non, un thème, une seule combinaison de tonalités, qui défie le temps et inscrit pour toujours un nom au panthéon de ceux qui ne mourront jamais tout à fait. L’enfant voudrait que ce soit sa musique qu’elle joue.
La consternation de l’enfant empêche son regard de se lever vers la nuque de son père, cachée par le large appuie-tête. Les jugements des enfants ne connaissent pas de nuance. Leur désespoir non plus. L’air de rien, il se retient de respirer. Il lui semble sentir la mort enfler dans sa gorge, et elle-même lui refuser de disparaitre tout de suite en le forçant à libérer ses narines et inspirer.
De ce concert, l’enfant saisit qu’il n’en sera jamais le roi, ou qu’elle ne deviendrait pas la princesse. Avec horreur, il s’imagine soudain adulte. Les mains qui tremblent, la bedaine qui pend, les hanches larges. Les cheveux fins, le regard vide, l’odorat inquiet. Heureusement, le souvenir de la musique est revenu le cueillir à temps, et il a pu fermer les yeux. Même ainsi, derrière ses paupières closes, la grâce des doigts sur le manche de l’instrument, les épaules fines, le coude qui sautille, la taille souple qui se devine sous la robe de soliste, tout d’elle continue de le charmer.
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Les pires délires d’amour ont pour lit l’imagination et l’ignorance.