Étiquette : enfance

  • Solo mineur, solo majeur

    « Arrête de bouger », lui disais-je, et j’aurais été capable de lui lancer n’importe quoi à la figure. Puis je m’en voulais, mais il fallait bien avouer qu’il ne tenait pas en place. Il était incapable de rester assis; il fallait toujours qu’il remuât une jambe, qu’il tapotât sur la table, qu’il tripotât quelque chose. À table, il se levait systématiquement pour aller aux toilettes ou chercher je ne savais quoi. À l’école, il se faisait punir pour bavardage, faisait tomber ses affaires et, pendant qu’il avait la tête ailleurs, n’entendait pas la moitié de ce que l’institutrice disait.

    Il oubliait tout. Son cartable, son pull, ses clés, ses devoirs. Je pouvais lui dire : « Va chercher les partitions dans ma chambre »; il montait et, arrivé en haut, ne savait déjà plus pourquoi il était monté. Alors il voyait un livre, commençait à le feuilleter, puis apercevait un jouet dans le couloir, puis redescendait parce qu’il avait soif. Sans mes partitions, bien sûr. Et lorsque je lui demandais où elles étaient, il me regardait comme si c’était la première fois qu’il entendait parler de partitions.

    Faire ses devoirs, c’était une épreuve de force. Il lisait trois lignes et son esprit était déjà ailleurs. Un bruit dans la rue, une mouche sur la fenêtre, une pensée qui lui traversait la tête : tout était plus important que ce qu’il avait devant lui. Il fallait répéter, rappeler, ramener son attention. « Tu en étais où ? Qu’est-ce que tu dois faire ? Relis la consigne. Non, la consigne. La consigne ! » Au bout d’une heure, j’étais épuisée et lui n’avait toujours écrit que quatre lignes.

    Et il fallait que tout sortît immédiatement. Ce qu’il pensait, ce qu’il voulait, ce qu’il ressentait. Il ne pouvait pas attendre. Si quelqu’un parlait, il lui coupait la parole parce que son idée, à lui, venait d’arriver et qu’il fallait absolument qu’elle existât tout de suite. Si je lui disais d’attendre cinq minutes, au bout de trente secondes il revenait : « C’est bon maintenant ? » Dans une file, il soupirait, avançait, reculait, demandait combien de temps cela allait encore durer. Et parfois il faisait des choses tellement absurdes qu’après coup, lorsque je lui demandais : « Mais pourquoi tu as fait ça ? », il ne savait même pas quoi répondre. Il haussait les épaules.

    Le plus fatigant, c’était que j’avais l’impression de passer ma vie à le rappeler à lui-même. « Ta veste. Ta gourde. Tes devoirs. Assieds-toi. Écoute. Attends. Laisse parler ton père. Termine ce que tu as commencé. Où sont tes lunettes ? Tu avais encore tes lunettes il y a cinq minutes ! »

    Je m’entendais crier et je n’en pouvais plus de ma propre voix.

    Je me disais qu’il le faisait exprès, mais je ne pouvais me résoudre à lui faire prescrire le médicament. Si j’avais fait attention à ne pas le bourrer de vaccins, ce n’était quand même pas pour lui faire ingérer des psychostimulants? Alors je me suis dit « Brigitte, sois courageuse. Peut-être qu’en grandissant, il se calmera. »

    *

    « C’est parce que ça m’aide à me sentir plus calme que je fume, » crut-il devoir se justifier, un jour, alors qu’il avait fait tomber devant moi une petite pochette d’herbe. Nos regards se croisèrent, et je crus lire dans ses yeux de gamin de quatorze ans le poids de tout ce dont il m’accusait silencieusement.

    « N’exagère quand même pas… » est tout ce que je réussis à lui répondre. J’avais d’autres soucis en tête. Réserver les billets pour Avignon. Faire la salade de pâtes au pistou pour apporter à l’auberge espagnole de tout à l’heure. Lire le projet de scénario de François. Chercher en ligne s’il se vend des freins pour mes patins à roulettes. « Tu viens avec moi à la générale, ce soir ? » lui lançais-je, mais il ne prit même pas la peine de répondre.

    Il allait attendre que je sois partie pour prendre sa guitare et s’exercer à ses reprises. Un soir, je l’avais surpris chanter « Fais comme si » et j’en eus la chair de poule. Il se croyait seul. Sa guitare crachait des accords flamenco comme une percussion. Sa voix se cherchait, comme un hurlement de louveteau dans le silence de notre maison.

    « En fermant mes bras, mes bras sur moi / Je m’évade un peu / Et, croyant que je suis dans tes bras / Je rêve à tes yeux. »

    *

    – Grâce au médicament, il pourrait être plus attentif en classe.

    – Oui, mais n’y a-t-il pas d’effets secondaires?

    – Sur le papier, oui, mais ça dépend des personnes. Rien ne dit qu’il en aura.

    – C’est vrai, et puis, tu as le droit de te préserver. La vie sera plus simple pour toi s’il commence un traitement.

    – J’hésite quand même encore.

    – Mais non, ce n’est pas parce que tu es une mère que tu dois te sacrifier. Tu as le droit de te faciliter la vie. On est au vingt-et-unième siècle. Tu lui donnes sa pilule et tu t’occupes de toi, au lieu de toujours t’occuper de lui.

    – C’est quand même mon fils…

    – Et alors? Voilà quatorze ans que tu te sacrifies pour lui. Pense un petit peu à toi. Tu es féministe ou pas?

    – Je suis contre tous ces trucs de la big pharma. Je ne leur fais pas confiance.

    – Ne tombe pas dans la théorie du complot, ça se saurait si c’est dangereux. Allez, je te ressers.

    – Oui, merci. Et tu sais, s’il en reçoit, je pourrais peut-être aussi en prendre pour moi. Il parait que ça fait maigrir.

  • Concert

    En écoutant le violon les yeux fermés, l’enfant ne ressent plus le temps de la même manière. Elle n’est plus ni petite ni grande, ou il n’a plus peur de tomber de sa chaise. Le souffle d’une caresse passe entre ses oreilles et les battements de son coeur soudain lui rappellent l’existence de son corps.

    L’enfant ouvre alors les yeux et la magie est rompue, jusqu’au prochain mouvement qui l’emporte. Une angoisse l’étreint, qui le dispute à l’impatience de retrouver la liberté de courir sur ses jambes. C’est celle de sentir le tempo s’emballer, les programmes se poser et les applaudissements s’approcher. Après eux, ce sera le retour en silence en voiture.

    Le son feutré de l’habitacle porté par la suspension pneumatique et l’odeur caractéristique du cuir froid effacent l’émotion que la musique avait provoquée. Il ne reste que la tension palpable entre les adultes, et la culpabilité de ne pas être un enfant prodige, comme la virtuose que l’on vient de quitter. Un goût métallique et le désir de dormir.

    *

    Mourir n’est rien si l’on a ne serait-ce que composé un seul concerto qui passe à la postérité. Trois mouvements qui procurent l’éternité ? Non, un thème, une seule combinaison de tonalités, qui défie le temps et inscrit pour toujours un nom au panthéon de ceux qui ne mourront jamais tout à fait. L’enfant voudrait que ce soit sa musique qu’elle joue.

    La consternation de l’enfant empêche son regard de se lever vers la nuque de son père, cachée par le large appuie-tête. Les jugements des enfants ne connaissent pas de nuance. Leur désespoir non plus. L’air de rien, il se retient de respirer. Il lui semble sentir la mort enfler dans sa gorge, et elle-même lui refuser de disparaitre tout de suite en le forçant à libérer ses narines et inspirer.

    De ce concert, l’enfant saisit qu’il n’en sera jamais le roi, ou qu’elle ne deviendrait pas la princesse. Avec horreur, il s’imagine soudain adulte. Les mains qui tremblent, la bedaine qui pend, les hanches larges. Les cheveux fins, le regard vide, l’odorat inquiet. Heureusement, le souvenir de la musique est revenu le cueillir à temps, et il a pu fermer les yeux. Même ainsi, derrière ses paupières closes, la grâce des doigts sur le manche de l’instrument, les épaules fines, le coude qui sautille, la taille souple qui se devine sous la robe de soliste, tout d’elle continue de le charmer.

    *

    Les pires délires d’amour ont pour lit l’imagination et l’ignorance.